Adolphe regardait les badauds affluant autour d'un mime loufoque. La lumière poussiéreuse contrastait avec les visages effondrées des femmes, revenant d'une cérémonie mortuaire. "Je les brulerai bien" se disait-il, espérant ainsi assouvir une sexualité marginale (20h10)




Comme possédé, il se réveilla en sursaut. Il s'égosilla. Sans repère, son être transpercé par la noirceur du lieu dans lequel il s'était réveillé, il s'égosillait. La fébrilité de ses hurlements trahissait l'espoir qu'il se gardait de s'en sortir. Mourir dans ce no man's land intemporel, il y pensait. Être ébloui par une lueur naturelle l'obsédait. "Il faut que je m'en sorte, il faut qu'ils me sortent, il faut que je sorte" se répétait-il violemment dans sa tête. Un doute affreux le parcourra soudainement, le faisant tressaillir d'horreur: "suis-je moi? est-ce que mes pensées découlent de ma propre conscience? suis-je une marionnette qu'un gourou manipule à distance?" Jamais la présence de son inconscient ne lui parut aussi visible. Il ne savait plus s'il était lui. Mentalement, il se sentait autonome mais le doute d'avoir été au préalable hypnotisé le parcourait inlassablement.

Chaque geste lui paraissait inutile. Chaque geste lui était inutile dans cet ailleurs où les chances de survivre n'avaient d'égales que la superficie infime du lieu. Chaque geste le ramenait à la même violence traumatisante : il ne pouvait avancer. Quoiqu'il fît, il se cognait inlassablement. Les parois ne lui rappelait aucune matière connue. Il essayait fatalement de ramper dans ce relief "irréel", las de la gravité écrasante qui planait ici. Il ne savait d'ailleurs si la difficulté de se mouvoir sur place était due à la gravité ambiante ou à l'extrême faiblesse de son corps.

Il avait maigri, il en était sûr, sans savoir comment. Il se toucha pour vérifier son impression, se rendant alors compte de l'accoutrement qu'il portait. Tellement obsédé par l'identification impossible du lieu, il en avait oublié son apparence du moment : un deux pièces en satin. Au toucher du costume, il se demandait quelle allure il arborait. A cet instant, toutes ses pensées se stoppèrent net. Ses tremblements corporels s'interrompirent, son souffle se coupa : il n'avait plus aucun souvenir de son visage, et caressait ses traits légèrement ridés ne l'aidait pas. Horrifié de sa "découverte", il s'exerça à retrouver la mémoire. A quoi ressemblait-il? Il ne le savait plus. Qui était-il? Il ne s'en souvenait pas. Conscient de l'inconnu qu'il représentait pour lui, il n'arrivait plus à déterminer sa priorité : se connaître avant de s'en sortir ou s'en sortir avant de se connaître...

Sa survie ne l'obsédait plus autant qu'à son réveil. L'endroit dans lequel son corps demeurait posé, semblait tout aussi abstrait que le corps dans laquelle son âme reposait. A chaque tourbillons de pensées, s'en suivait une perte de vocabulaire flagrante ne lui permettant plus de répondre à ses questionnements. Des mots qu'il avait connus s'entrelaçaient dans son esprit, mais il ne se souvenait plus de la signification : "vie", "coca-cola", "travail", "mort", "superman", "politique"...développaient chez lui le malaise d'avoir oublié l'essence de ces termes au point d'en remettre leur existence en question. La perte de contrôle de son coprs et de son âme l'étourdissait. Paniqué à l'idée de ne plus être celui qu'il était avant, sans savoir pour autant qui il fut, il s'évanouit mécaniquement. Seul le souffle de l'être endormi peuplait maintenant le vide de ce lieu humide et froid.

BAM!...BAM..BAM!! Des bruits assourdissants réveillèrent l'hôte évanoui. Apeuré, il essaya de camoufler sa tête entre ses mains. A sa surprise, quand il leva ses bras, ses deux membres s'entrechoquèrent avec une nouvelle paroi, horizontale celle-ci. Il reconnut cette même matière inconnue. Curieux de sa découverte, il caressa ce plafond qui vibrait sous chaque explosion sonore. Malgré l'urgence de sa survie, malgré l'effroi de ne plus savoir qui il était, l'être parcourait gracieusement la paroi des doigts, comme s'il se rappelait le corps d'une femme qu'il avait connu plus tôt. BAMBAM!!!...BAM!BAM!...Bam.bam bb.. Les bruits devenaient plus récurrents mais leurs tonalité étaient plus faibles, comme si l'explosion devenait davantage lointaine... Puis, tout à coup, plus rien.

Au bout d'une heure de tranquillité auditive, il se rendit compte que le silence demeurait bien plus pesant que des bruits non identifiés. Il ne savait plus quoi penser. Plus la force de réfléchir sur lui-même, plus le courage de chercher une sortie dans ce mécanisme dans lequel il était piégé. "Les heures passent aussi vite qu'une lune de miel sur l'Ile Maurice" blaguait-il à haute voix, mais l'obscurité totale, l'humidité et une ébauche de claustrophobie l'envahissant peu à peu, enlevait toute comparaison absurde de sa tête. Néanmoins, c'est à cet instant qu'il remarqua qu'il n'avait rien mangé depuis des heures; et la faim ne se faisait toujours pas ressentir. Ce sentiment d'épanouissement intestinal continu l'intrigua fortement. Beaucoup de questions sans aucune réponse possible. A bout, il hurla. Il frappa les parois. La déflagration de son corps et son esprit ne résolut aucunement son problème : il était toujours coincé, toujours amnésique. Soudain, il entendit un grattement, un "toc-toc-toc" lointain. Il s'immobilisa, écoutant ce rythme désordonné. Les "percussions" laissèrent tout à coup place à un bourdonnement, à une musique... "non à une voix" conclut-il. Oui c'était bel et bien une voix, sortant de nulle part, une plainte désincarnée. Il approcha lentement son oreille d'une paroi, effrayé à l'avance de ce qu'il pourrait se passer. Il...il..il l'entendait, cette voix....il la comprenait..... Son visage se figea aux dires de la voix. Son teint adopta une blancheur terrifiante. Sa gorge se noua. La voix venait de tout lui avoué : il était mort, en train de se faire enterré dans son cercueil. Cette voix, il l'avait reconnue, c'était celle de sa grand-mère, morte quinze ans plus tôt, à côté de laquelle maintenant il allait partager ce "six pieds sous terre". (22-24-03...dans le train)